Résumé :

"Nous ne savions pas" assurent les Allemands après la guerre, comme pour éluder l'énormité des crimes commis en leur nom par le régime nazi. Que savaient-ils au juste ? La propagande fabriquait-elle l'opinion ? Quelles informations filtraient hors des camps ? La population allemande adhérait-elle aux théories des bourreaux ? S'appuyant sur des sources en grande partie inédites - coupures de presse, films et émissions de radio, rapports officiels, correspondances privées de diplomates étrangers-, Peter Longerich apporte un éclairage essentiel à la compréhension de la Shoah. Son minutieux travail d'enquête nous plonge au coeur du quotidien de l'Allemagne entre 1933 et 1945. Loin de tout sensationnalisme, il porte un regard édifiant sur l'un des plus grands drames du XXème siècle et signe ici, dans la lignée de Kershaw, Paxton ou Friedländer, un monument de la recherche historique.

Mon avis :

 Voici donc un des livres écrit par Peter Longerich, célèbre historien spécialiste du nazisme, directeur du centre de recherche sur l’Holocauste et l’histoire du XXème siècle à l’université de Londres, enseignant également en Allemagne, aux États-Unis et en Israël. Il a publié plusieurs travaux sur le sujet dont une biographie sur Heinrich Himmler. Actuellement, nous pouvons régulièrement le voir intervenir dans les différents reportages sur la Seconde guerre mondiale diffusés à la télévision.

« Davon haben wir nichts gewusst ! » = « Nous n’en savions rien », est la célèbre phrase qui introduit ce livre, habituellement prononcée par les Allemands au sujet de leur « expérience, en tant que contemporains, des persécutions et du massacre des Juifs d’Europe par le régime national-socialiste » comme une position adoptée collectivement et ayant une valeur défensive.

« Mais que ne savait-on pas exactement ? »

Dès l’introduction, Peter Longerich, en se posant des questions par le biais d’une réflexion intéressante, arrive à accrocher notre attention, à nous donner envie d’en savoir plus et de rapidement plonger dans cet ouvrage malgré ses nombreuses pages.

L’auteur se pose alors « la question de savoir quelle connaissance la population allemande contemporaine avait des persécutions contre les Juifs et comment elle y a réagi. » Pour y répondre, il s’appuie sur l’analyse de nombreuses sources notamment les protocoles des conférences de propagande de Goebbels, les carnets de Goebbels, les recommandations à la presse du ministère de la Propagande mais aussi sur de nombreux journaux, les films et émissions de radio de l’époque et surtout sur de nombreux rapports d’ambiance et de situation. Il se base également sur des travaux d’autres historiens pour appuyer sa thèse ou les nuancer, principalement en ce qui concerne la façon d’analyser certaines sources.

En effet, tout au long de son analyse des sources, Peter Longerich replace cette analyse et principalement celle des rapports d’ambiance censés retranscrire l’avis de la population dans le contexte de l’époque, c’est-à-dire sous une politique de propagande importante. En effet, il démontre que « l’opinion publique » censée être contenue dans ces rapports n’est en fait qu’une opinion façonnée par leurs rédacteurs et qu’il est donc extrêmement difficile de connaître l’opinion individuelle de chacun.

Sans pouvoir répondre de façon tranchée à la question, il nous informe que les Allemands ont principalement rejetées les méthodes inhumaines et cruelles utilisées pour tourmenter les juifs malgré les tentatives d’endoctrinement de la population de la part du Parti. De plus, il est expliqué que la population savait effectivement des choses, avait entendu des rumeurs ou des bribes d’informations mais avait du mal à se représenter un tel drame dans son ensemble.

« L’horreur est si impossible à représenter que l’imagination se refuse à la concevoir. Tel contact ne fait que critiquer. Telle torture n’a tout simplement pas eu lieu. Entre le savoir théorique et son application au cas particulier, ce cas particulier dont nous nous soucions justement, pour lequel nous nous angoissons, face auquel la peur nous ronge, se creuse un fossé indéchiffrable. Ce n’est pas Heinrich Mühsam qu’ils ont envoyé dans les chambres à gaz. Il ne peut pas s’agit d’Anna Lehmann, ni de Margot Rosenthal ou de Peter Tarnowsky obligés de creuser leurs tombes sous les coups de fouet des SS. Ces rumeurs épouvantables ne peuvent s’appliquer à eux. Nous n’autorisons pas notre capacité de représentation à les relier. »

De plus, même « la confrontation immédiate avec la réalité du massacre n’entraînait pas automatiquement une acceptation de ces évènements abominables » par la population mais celle-ci n’avait pas les moyens de s’y opposer dans le contexte de l’époque.

« Le fait qu’à la fin de 1943, Goebbels ait envoyé les gros bras du Parti dans les bars de Berlin pour réprimer par la violence les détracteurs éventuels est caractéristique de la situation : toute expression manifestée en dehors du cadre orchestré par le régime était réprimée par la violence. […]. Le comportement prédominant - le plus facile – consista ainsi à afficher une indifférence et une passivité de façade vis-à-vis de la question juive. Une position qu’il ne faut pas confondre avec un désintérêt pur et simple pour les persécutions, mais qu’il faut considérer comme la tentative d’échapper à toute responsabilité au moins d’une ignorance ostentatoire. »

Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’un ouvrage complet et très intéressant, fruit d’un énorme travail et qui nous apprend ou nous rappelle énormément de choses en particulier sur l’évolution des persécutions contre les Juifs, avant la guerre puis pendant les différentes grandes campagnes de propagande.

Je dois avouer m’être plongée totalement dans cette lecture et avoir eu du mal à en sortir tant j’ai été intéressée par toutes les informations que Peter Longerich nous apporte. L’écriture est fluide, les liens chronologiques sont faits, les explications sont claires, les sources sont bien introduites sans rajouter de la lourdeur à l’ensemble, et de nombreux exemples permettent d’appuyer l’interprétation de l’auteur.

Je remercie les Editions d’Ormesson pour ce bel ouvrage qui mérite d’être lu.

http://www.editions-heloisedormesson.com/livre/nous-ne-savions-pas/

Pour faire le lien avec cette agréable lecture, qui doit néanmoins l’être de façon attentive, je joins une vidéo de Marceline Loridan-Ivens, auteure de « Et tu n’es pas revenu », qui a confirmé lors de son interview dans La grande libraire, que dès le mois de Juillet 1942, la population avait entendu des rumeurs sur le sort des Juifs et notamment sur des gazages dans des camions.

http://culturebox.francetvinfo.fr/emissions/france-5/la-grande-librairie/marceline-loridan-ivens-209615

En parallèle à cette lecture, vous pouvez également retrouver la biographie d'Himmler de Peter Longerich aux Editions Héloïse d’Ormesson.

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Qui était Heinrich Himmler ? Souvent considéré comme un simple auxiliaire du Führer, ce personnage falot et appa­remment effacé fut en réalité l’ordonna­teur de l’Holocauste et le concepteur de Dachau, mo­dè­le des camps d’extermination. Peter Longerich retrace l’éton­nante ascension de ce fonctionnaire du mal, qui devint un des plus grands criminels de l’his­toire alors qu’il n’était qu’un type ordinaire, bien loin du mythe aryen qu’il prétendait exalter. Maître absolu de la SS, garde prétorienne du régime, Himmler ne cessa de devancer les attentes d’Hitler jusqu’à devenir l’hom­me le plus puissant du Troisième Reich après le Führer.
À partir d’un vaste éventail de sources, dont le jour­nal intime et la correspon­dan­­ce d’Himmler, et de documents iné­dits, cette biographie apporte un éclai­­rage nouveau sur celui qui fut l’un des véritables piliers de l’Allemagne nazie, un fanatique impitoyable dans la peau d’un homme insignifiant et frustr